Douze notes rapides sur une Nuit Blanche
1. Gare de Lyon, 18h30. Le parvis est vide. Autour des barrières Vauban et de la rubalise, des spectateurs attendent. On annonce le tournage d'un clip bollywoodien. Quelqu'un traverse de temps à autre la place, talkie-walkie en main. 19h, rien. De temps à autre, une musique, pendant trois minutes. 20h, toujours rien. Et si finalement le spectacle était là : l'attente, un espace-temps qui s'évide, une tension molle, des techniciens qui s'affairent, et hors-champ, sans doute, des danseuses en costume, les deux stars dans une caravane, un producteur anxieux, et quelque part, le réalisateur. Ce hors-champ évident que l'on pressent sans le voir et cette attente interminable sont bien les réalités premières du tournage d'un film.
2. Attablé à la terrasse du Train Bleu, je contemple ce vide spectaculaire. Soudain, une bouteille est lancée au-dessus des barrières, se brise, un homme ivre sort de la foule, avance sur la place, titube, tente de dire quelque chose. Un serveur se précipite vers lui, et le pousse violemment au sol. L'homme tombe, face à terre, reste immobile. Une centaine de personnes assistent à la scène, deux ou trois s'exclament, choqués. Mais personne ne vient aider l'homme au sol. Des vigiles arrivent, le relèvent, du sang dans la bouche, le serveur est parti. (Je vais parler au chef de salle, lui dire comment s'est comporté le serveur, qui rapplique et se défend : "on la connaît, c'est une femme, et en plus elle est enceinte, je l'ai à peine poussée, elle s'est laissée tomber", etc. Au loin, la femme s'en va, tenue par les vigiles.) Au-delà de la violence du serveur, sans doute aussi misogyne et raciste (la femme est noire), c'est l'absence de réaction du public qui surprend. Hypothèse, qui ne se substitue pas à d'autres lectures : ils attendaient un spectacle, et cette posture les a empêché de voir que ce n'en était pas un. Plus largement, c'est bien ce que peut produire l'expérience esthétique dans l'espace public : un trouble quand à la nature du réel.
3. Après plus d'une heure et demi d'attente, je me détourne du tournage. Il paraît qu'il a bien eu lieu.
4. 20h45, église Saint-Germain-des-Prés, Patti Smith donne un concert. Le programme annonce des textes de Saint-François d'Assise ; ce seront en fait ses chansons habituelles. Sa voix habitée, tendue, résonne dans l'église, et envoûte. L'accompagnement piano-guitare par son fils et sa fille est rudimentaire et répétitif, mais ce n'est pas grave. A la fin du concert, elle descend les deux marches du podium et se rapproche du public. Classique, mais ici, frisson renforcé par le cadre religieux : la prêtresse rock abolit la rampe, plus de sacré plus de profane. Le plaisir vient aussi de ce vacillement.
5. 23h30, piscine Armand-Massard, Montparnasse. Il faut enlever ses chaussures à l'entrée de la piscine. Normal. Sauf que personne n'ira se baigner, et qu'il est presque minuit. Des dizaines de personnes chaudement vêtues, mais pieds nus, déambulent autour d'un bassin. Le programme, lyrique, décrit le projet de Luiza Jacobsen et Marie-Julie Bourgeois : "une mosaïque céleste contemplative projetée sur les flots de la piscine". En fait, quelques rectangles plus ou moins bleus apparaissent et disparaissent dans une partie du bassin. La forme que les artistes ont donné à leur idée ne convainc pas. Mais l'expérience esthétique était ailleurs : passer dans les douches et par le pédiluve tout habillé, côtoyer les maîtres nageurs et les mômes qui pataugeaient dans l'autre piscine en respirant l'odeur du chlore et des pieds sales.
6. Minuit, sur la dalle du centre commercial, au pied de la Tour Montparnasse, des projecteurs skyliners de grande puissance forment une colonne verticale vertigineuse. Entre les boites où sont enfermés les projecteurs, les spectateurs marchent, et déclenchent des sons. Ryoiji Ikeda joue avec les spectres, sonores, lumineux en rendant palpable la matière lumineuse et musicale, que l'on traverse comme une forêt. Il joue aussi avec l'ombre des tours dans nos imaginaires urbains post-11 septembre, symboles ambigus de puissance et de vulnérabilité. L'expérience est grisante et sans doute même sublime (au sens où Kant désigne "ce qui est grand au-delà de toute comparaison", "l'intuition esthétique de la limite infinie"), mais demeure inaboutie : la colonne de lumière est moins large que la tour, et, de loin, la masse sombre est plus forte que le faisceau blanc.
7. 1h, Tour Saint-Jacques. Projections de Gu Dexin sur la Tour. "Il est connu pour ses expérimentations provocantes" annonce le programme, qui promet "un effet saisissant". Non : effets simplistes, images tremblantes. Certes, "on ne voit pas la tour comme d'habitude", suggère une médiatrice face aux images de la tour filmées de jour sur fond de ciel et projetées sur chaque face. Mais encore ? Cela dit, des centaines de personnes, amateurs avertis et flâneurs de hasard, une communauté éphémère de curieux, lèvent les yeux, s'interrogent, discutent : effet saisissant d'un projet anecdotique.
8. Eglise Saint-Germain L'Auxerrois. Stéfane Perraud, Lueurs : dans la pénombre, 18 800 diodes s'allument et s'éteignent, tout au long d'un rectangle installé dans la travée centrale, symbolisant les naissances et les morts ("chaque jour, 486 enfants naissent et 191 personnes meurent à Paris"). L'installation joue sur un pathos facile et fascine quelques minutes. Au chœur de l'Église Saint-Roch, dans un brouillard coloré, s'élève une fine et haute ligne verticale de lumière blanche bordée par deux blocs noirs : le monolithe de Félicie d'Estienne d'Orves. C'est le milieu de la nuit, trois ou quatre heures, des dizaines de personnes sont allongées au sol, des harmoniques pleines occupent l'espace sonore. Espace-temps mystique, suspendu. Que le Vatican généralise les installations de ce genre et les églises se rempliront.
9. Reprise de l'hypothèse esquissée en 1, 2 et 5 : au cour de la Nuit Blanche, les expériences esthétiques sont souvent plus fortes que les expériences artistiques. Avant les œuvres en ville, nous voyons la ville à l'œuvre. Regards décalés, attention renforcée sur des lieux infra-ordinaires devenus extra-ordinaires : autour des œuvres, qui agissent fréquemment en révélateur de l'architecture, mais aussi entre les œuvres, en chemin entre deux lieux. "Le plus souvent, nous passons d'un endroit à l'autre, d'un espace à l'autre sans songer à mesurer, à prendre en charge, à compter ces laps d'espace", suggère Perec dans Espèces d'espaces. Pas cette nuit : ces laps d'espace-temps ont une valeur et une saveur singulières. Formés par ce que nous venons de voir, d'entendre, de sentir, de comprendre, c'est-à-dire à la fois informés et déformés, nous les appréhendons avec une acuité affinée, ou à l'inverse, ouatée — comme le spectateur sortant de la salle de cinéma que décrit Barthes : « (...) il marche silencieusement (il n’aime guère parler tout de suite du film qu’il vient de voir), un peu engourdi, engoncé, frileux, bref ensommeillé : il a sommeil, voilà ce qu’il pense ; son corps est devenu quelque chose de sopitif, de doux : mou comme un chat endormi, il se sent quelque peu désarticulé, ou encore (car pour une organisation morale le repos ne peut être que là) : irresponsable. Bref, c’est évident, il sort d’une hypnose. » (Roland Barthes, "En sortant du cinéma", in Le Bruissement de la langue, Seuil, 1984, p. 383). Quand la fatigue de la déambulation nocturne renforce cet état sopitif, la ville devient film.
10. Nuit Blanche donne à voir la ville à l'œuvre, et aussi la ville désœuvrée. Lieux vides, à l'arrêt, désactivés. Temps morts, froids. Il est cinq heures : pénétrer dans la gare Saint-Lazare en travaux, vaste halle glaciale, sépulcrale, croiser quelques semblables transis, chercher les écrans de Semiconductor, contempler des paysages traversés de convulsions (Earthmoves), se retourner vers les quais déserts, assister à des explosions solaires (Brilliant Noise) sur un immense écran coupant la grande salle des pas perdus, entendre les grésillements et les sinusoïdes sonores bombarder le silence. Intensités électriques dans une gare hors tension.
11. Gare du Nord, l'installation sonore de Tony Oursler résonne sous les voûtes dessinées par Hittorff il y a 150 ans. Des collégiens ornent la façade et scandent quelques phrases mystérieuses. Gare de l'Est, Pierrick Sorin, forain, fait défiler son album de vacances. Il est cinq heures passées et le stand photo fait encore recette : on vient se faire tirer le portrait sur un fond vert, et voir ensuite sa face en façade incrustée aux côtés de l'ami nantais.
12. Il y avait aussi les Mots Publics de Malte Martin, le seul projet de la Nuit Blanche qui s'inscrive dans la durée — l'artiste infiltre le quartier Saint-Blaise depuis plus d'un an, avec rigueur et générosité. S'il y a une force indéniable de l'art éphémère, évènement"ciel" (tombant du), les aventures artistiques greffées dans la ville, voire co-générées et mises en germe avec des gens, devraient être multipliées. Les verticales artistiques croiseraient ainsi les horizontales de la culture : la trame serait plus serrée, et les curieux prêts à tomber dans ses trous, plus nombreux.
10. Nuit Blanche donne à voir la ville à l'œuvre, et aussi la ville désœuvrée. Lieux vides, à l'arrêt, désactivés. Temps morts, froids. Il est cinq heures : pénétrer dans la gare Saint-Lazare en travaux, vaste halle glaciale, sépulcrale, croiser quelques semblables transis, chercher les écrans de Semiconductor, contempler des paysages traversés de convulsions (Earthmoves), se retourner vers les quais déserts, assister à des explosions solaires (Brilliant Noise) sur un immense écran coupant la grande salle des pas perdus, entendre les grésillements et les sinusoïdes sonores bombarder le silence. Intensités électriques dans une gare hors tension.
11. Gare du Nord, l'installation sonore de Tony Oursler résonne sous les voûtes dessinées par Hittorff il y a 150 ans. Des collégiens ornent la façade et scandent quelques phrases mystérieuses. Gare de l'Est, Pierrick Sorin, forain, fait défiler son album de vacances. Il est cinq heures passées et le stand photo fait encore recette : on vient se faire tirer le portrait sur un fond vert, et voir ensuite sa face en façade incrustée aux côtés de l'ami nantais.
12. Il y avait aussi les Mots Publics de Malte Martin, le seul projet de la Nuit Blanche qui s'inscrive dans la durée — l'artiste infiltre le quartier Saint-Blaise depuis plus d'un an, avec rigueur et générosité. S'il y a une force indéniable de l'art éphémère, évènement"ciel" (tombant du), les aventures artistiques greffées dans la ville, voire co-générées et mises en germe avec des gens, devraient être multipliées. Les verticales artistiques croiseraient ainsi les horizontales de la culture : la trame serait plus serrée, et les curieux prêts à tomber dans ses trous, plus nombreux.
Pascal Le Brun-Cordier
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